07 / 12 / 2016
#Entretien

« L’enjeu est de savoir comment des associations peuvent s’emparer des données pour créer de l’impact »

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Comment les données peuvent-elles servir l'intérêt général ? Quel rôle le cloud peut-il jouer dans le secteur associatif ? A l’occasion de la Social Good Week, RSLN s’est entretenu avec Kat Borlongan, co-fondatrice de la start-up Five By Five, et Nesrine Dani, responsable du programme Solidatech aux Ateliers du Bocage, membre d’Emmaüs.

Pourquoi associations, ONG et autres initiatives citoyennes ont-elles intérêt à faire appel à des technologies comme le big data ou le cloud ? Au-delà de l’envie, comment faire concrètement ? Pour quels résultats ? A l’occasion de laSocial Good Week2016, et pour dresser un état des lieux de la transformation numérique dans le secteur associatif, RSLN a rencontré Kat Borlongan fondatrice de Five By Five, une start-up qui accompagnement les entreprises et ONG dans leurs projets de transformation numérique liés à l’open data, etNesrine Dani, responsable du programme Solidatech, qui accompagne lui aussi environ 19 000 associations dans leur transition numérique.

Comment les associations s’approprient-elles le numérique ?

Kat Borlongan : La technologie n’est qu’un moyen pour arriver aux objectifs fixés. C’est pour cela que, chez Five by Five, nous accompagnons les structures vers l’innovation en se posant avant tout la question des objectifs recherchés.

Pour les structures gérant des désastres par exemple, l’enjeu autour de ces nouvelles méthodes est de réussir à diminuer le pourcentage de morts en améliorant la transmission de l’information permettant aux secours d’intervenir. On peut passer de 48 heures à 3 minutes pour mobiliser les sauveteurs au bon endroit, comme cela a été testé aux Philippines.

Nesrine Dani : Les usages du numérique sont aussi variés que peut l’être le secteur associatif en lui-même. Solidatech vient d’ailleurs de publier une étude à ce propos, La place du numérique dans le projet associatif en 2016, en partenariat avec Recherches et solidarités.

Ce baromètre inédit a permis de se rendre compte que, entre 2013 et 2016, les usages se renforcent et se diversifient. Il y a par exemple des croissances importantes : 26% d’associations en plus sont présentes sur les réseaux sociaux, soit 62% aujourd’hui, tandis que les usages des outils collaboratifs ont doublé en trois ans ; ils sont adoptés par 42% des associations. Aujourd’hui, 73% des associations ont un site Internet, nous retrouvons le même taux d’utilisation chez les PME.

Les effets positifs du numérique au sein des associations sont largement reconnus : plus de 82% considèrent que le numérique a un impact positif sur le partage de l’information, la visibilité et l’image de l’association. L’impact positif agit aussi sur l’implication des bénévoles, des adhérents et la motivation des salariés.

Pour les autres associations n’ayant pas franchi le cap du numérique, quels sont les blocages ?

stieglerNesrine Dani : Alors que la principale préoccupation des associations porte sur la maîtrise des outils numériques existants (49%), un tiers des dirigeants d’associations sont déjà convaincus que les outils numériques doivent s’inscrire dans une démarche globale pour mettre en place une culture numérique au sein de leurs associations. D’abord à travers une volonté partagée de s’appuyer sur le numérique (36%), mais aussi par un temps d’échanges et de réflexion en interne (28%) pour la construction collective d’une stratégie numérique. C’est un bon signal de prise en conscience, même si dans les faits, rares sont les associations qui ont déjà pu le mettre en pratique.

Pour les autres, les blocages sont liés aux moyens nécessaires pour acheter des équipements, assurer la montée en compétences de leur équipe ou, plus simplement, financer les conseils d’experts.

Solidatech permet à des associations d’accéder à des outils à tarifs solidaires ou gratuitement, en particulier grâce à des partenariats réalisés avec des entreprises comme Microsoft. Mais on se rend compte que ce n’est pas suffisant. Pour accompagner le développement des usages, le programme propose, entre autres, des formations via la Schoolidatech, un centre de ressources et des services numériques à des tarifs réduits.

Kat Borlongan : Il ne faut pas être obnubilé par la partie technocentriste : la transformation numérique, dans le secteur associatif ou ailleurs, est avant tout une transformation culturelle plutôt qu’une transformation technologique. 80% du problème repose sur des enjeux structurels et culturels. Il faut changer avant tout l’état d’esprit des gens pour parvenir à la transition vers le numérique.

Les données peuvent-elles aider les associations ?

Nesrine Dani : Les différents types de données peuvent en effet aider les associations et servir l’intérêt général. Prenons un exemple gratuit et facile à mettre en place : une enquête de besoins et de satisfaction auprès de ses bénéficiaires et de ses adhérents via un questionnaire. C’est un bon moyen d’évaluer ses actions et son impact au quotidien. C’est aussi la base quand on veut défendre son projet associatif, gagner en crédibilité, rassurer ses financeurs et ses parties prenantes.

Les données peuvent permettre aussi le matching d’individus comme pour la plateforme d’entraide CALM (Comme à la maison), développée par Singa, qui met en relation des personnes prêtes à héberger des réfugiés. Les données sont également un moyen de sensibilisation et d’action permettant au grand public d’être éclairé sur certains enjeux de société, via les techniques du data journalisme dont s’emparent les ONG. L’Unicef utilise par exemple la data visualisation pour diffuser leur classement sur les inégalités de bien-être des enfants.

Dans un autre registre, Seintinelles, une association réalisant des questionnaires et des recherches sur le cancer du sein a adopté une méthode en ligne lui permettant d’avoir des échantillons beaucoup plus importants qu’avec les versions imprimées données aux malades. Et grâce à cela, la recherche médicale avance.

Kat Borlongan : Les données en elles-mêmes ne servent à rien. L’enjeu est de savoir comment l’association peut s’en emparer pour créer de l’impact à l’intérieur de l’organisation à moindre coût et avec peu de personnes grâce à la modélisation.

Par exemple, le fait de décentraliser les prises de décision d’une association au sein de chaque centre de réfugiés permet de décider du ravitaillement des centres grâce à la connaissance du terrain, de la période, des besoins, du contexte et de la connaissance des livraisons. Au final, les avantages liés à une bonne utilisation de données sont nombreux : prise de décision plus fine avec un changement de gouvernance, optimisation des coûts, des dépenses ou encore du processus.

Qui dit données dit hébergement et puissance de calcul… Le cloud est-il un passage obligé ?

Kat Borlongan : Chaque organisation a ses propres besoins. Mais à mes yeux, il n’y a pas d’autres choix : le cloud est une évidence. Au-delà du coût, bien moindre que d’autres solutions, c’est aussi pour moi une question quasiment réglementaire par rapport à la protection des données et à l’hébergement des serveurs. De manière pragmatique, pour en faire un maximum avec peu de moyens, le cloud est la solution pour les associations.

Nesrine Dani : Avec Solidatech, on constate que de plus en plus d’associations passent au cloud version SaaS (c’est-à-dire l’utilisation d’un logiciel, comme un service en ligne), y compris pour simplement y héberger leurs documents ou partager des documents. Je dirais que cette évolution s’explique car l’écosystème et le fonctionnement des associations sont vraiment adaptés au cloud et aux outils collaboratifs, avec un conseil d’administration, des salariés et des bénévoles qui travaillent pour la plupart à distance et avec des rythmes de travail différent.

Concernant le cloud au sens IaaS (qui donne accès aux ressources informatiques dans un environnement virtualisé), il est important de mener une réflexion de fond avec de se jeter à l’eau : quels sont mes besoins ? Le cloud est-il la bonne/meilleure réponse ? Quel budget dois-je prévoir ? Quelles compétences sont disponibles en interne ?

Le cloud peut-il changer le monde ? Retrouvez le replay de la table-ronde qui s’est tenue lors de la Social Good Week