04 / 12 / 2018

« Je pense que l’intelligence artificielle a des vertus émancipatrices »

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« Je pense que l’intelligence artificielle a des vertus émancipatrices »
Rencontre avec Julia White, présidente de Microsoft Azure, pour mettre en lumière les grands apports du cloud et de l'IA sur la société.

Julia White préside l’activité Azure au niveau monde chez Microsoft. Madame Cloud, c’est elle. Elle officie depuis près de 20 ans dans l’industrie de la tech. RSLN l’a interrogée sur l’apport du cloud, l’impact de l’intelligence artificielle sur la société, ainsi que sur les différents pans de notre économie. Et surtout sur l’importance de donner un accent vertueux au numérique. Entretien.

 

L’un des pionniers de l’IoT en France expliquait, il y a quelques années, que pour lui, la première phase de l’IoT était passée. Et que les technologies allaient disparaître, devenir invisibles, intuitifs, mais bien utiles. Est-ce que cette prophétie s’est réalisée ? Est-ce que cette idée d’un Cloud intelligent, l’intelligent Edge va permettre la concrétisation de cette vision ?

 

Oui, nous sommes bien dans cette phase. Pensez que d’ici 2020, il y aura 20 milliards d’objets connectés dans le monde. C’est trois fois l’humanité. Aujourd’hui déjà, si vous considérez votre maison, votre bureau, votre corps même : les objets connectés sont partout. On ne les remarque pas mais ils comptent nos pas, ajustent nos thermostats…

Jusqu’à présent, on était sur des objets plutôt simples. Désormais, il existe des petits processeurs qui tiennent sur des micro-puces et activent des modèles complexes d’Intelligence Artificielle. On connaissait l’Edge. Nous sommes à présent dans l’ère de l’Intelligent Edge qui ouvre le champ des possibles. C’est une chose de compter les pas que vous faites, c’en est une autre de vous aider à rester en bonne santé, grâce à un programme médical personnalisé.

 

La santé, mais aussi l’agriculture ?

 

Oui, nous sommes toujours plus nombreux sur la planète. Pour autant, les terres disponibles ne sont pas nombreuses, c’est même le contraire. Elles diminuent. Nous devons raisonner le rendement maximal de nos terres, en intégrant cette donne de la rareté, et le nombre exponentiel de bouches à nourrir. L’Intelligent Edge peut y contribuer. Grâce à des objets connectés et intelligents, logés dans le sol, on est en effet en mesure de gérer les niveaux d’eau, par exemple ou d’être informés de manière pointue sur l’état des sols. C’est une manière intelligente et puissante d’utiliser le Cloud !

 

Au-delà du « rendement », comment l’IA peut-elle assister l’être humain ?

 

Un des projets que je préfère chez nous (NDLR : Microsoft) est « Seeing AI». Il s’agit d’un projet de recherche autour de l’accessibilité qui a été développé par l’un de nos collaborateurs, ingénieur et aveugle. Il a conçu des lunettes qui enregistrent l’environnement et transmettent les informations contextuelles par la voix. Ainsi, grâce aux lunettes et à l’application Seeing AI, une jeune femme qui parle avec un malvoyant sera décrite oralement de son âge à l’expression de son visage.

D’ici 2020, il y aura 20 milliards d’objets connectés dans le monde

La voix met un nom sur des objets, mais aussi sur des émotions qui transparaissent sur les visages. C’est l’Intelligence Artificielle en action et un bel exemple d’Intelligent Edge. Je pourrais également vous parler de l’utilisation que nous faisons de l’IA et de la Réalité Mixte dans les salles d’opération. Fondamentalement, les médecins sont des décideurs. Ils sont face à une pléthore d’informations mais doivent souvent trancher en très peu de temps. Et si on pouvait leur faciliter la vie grâce à l’IA ? En leur proposant par exemple de voir une simulation d’un corps avant de l’ouvrir en chirurgie, grâce à l’imagerie, ou encore en analysant les données afin de les aider dans l’énoncé d’un diagnostic.

 

 

Je crois que ces exemples représentatifs de nos valeurs démontre combien l’Intelligence Artificielle libère le potentiel de l’humanité. Elle ne remplace pas l’humanité, elle « l’augmente ». Toute la connaissance est désormais à portée de main et disponible à la demande.

 

Ça me fait beaucoup penser à ce qu’explique Guy Vallancien dans la médecine sans médecin. L’IA, dit-il, permettra de renforcer le rôle du médecin dans sa dimension de soin et d’accompagnement. Cette discussion m’amène à cette notion de tech for good, dont on entend beaucoup parler. Chez Microsoft, vous avancez l’idée d’IA for good. Comment expliquer qu’on parle seulement maintenant de « for good » ?

 

Chaque technologie a besoin d’atteindre un certain niveau de maturité avant qu’on puisse réellement en appréhender la richesse, et qu’on puisse en interroger l’enjeu et l’utilité. C’est le cas de l’IA. On est prêt à interroger son impact, je pense. Si vous y pensez, ce n’est pas très différent de ce qui s’est passé avec les autres innovations de rupture.

A l’arrivée de l’électricité, pas une ferme (qui possédait déjà des moulins à eau ou à vent) ne s’est interrogée sur la fiabilité de cette technologie. Pour l’automobile, on s’est inquiétés à la fois de la dangerosité de la machine, mais aussi de l’avenir de tous ceux qui prenaient soin des chevaux et conduisaient des calèches. Pour Internet, on s’est aussi inquiétés de savoir si le Web allait nous remplacer, s’il n’était pas dangereux. On s’est aussi méfiés de la gratuité des services. Si c’est gratuit, qui contrôle ?

Je pense que l’intelligence artificielle est la prochaine sur la liste. Elle aura le même impact que l’automobile ou l’Internet. Et c’est pour cela qu’il faut dès maintenant réfléchir à l’éthique qui va la régir, aux biais à bannir, aux règles qui la régiront et aux lois qui la réguleront.

© Unsplash

Parce que la technologie est mature ?

 

Oui, on est en mesure d’avoir une vraie conversation avec les régulateurs et autres autorités.

Microsoft veut contribuer à cette conversation, à la réflexion collective qu’il nous faut mener. Et cette conversation doit commencer dès maintenant. C’est pour cette raison que nous sommes parties prenantes d’un partenariat avec Facebook, Google, Amazon et bien d’autres (NDLR : Partnership in AI) pour travailler en coalition et définir comment, en tant qu’industrie, nous allons pouvoir aider régulateurs et décideurs.

Pour Internet, on s’est aussi inquiétés de savoir si le Web allait nous remplacer, s’il n’était pas dangereux.

Dans ce mouvement du « for good » est aussi beaucoup poussé la question de l’égalité hommes/femmes dans le milieu de la tech qui n’est pas toujours exemplaire à cet égard. Lors de l’événement de l’écosystème numérique français, Microsoft Experiences, a été beaucoup souligné l’idée que les femmes sont l’avenir de la tech. Sur RSLN, on a évoqué à plusieurs reprises combien elles ont aussi bâti les fondations de l’informatique. Je pense à Hedy Lamarr, Grace Hopper, Margaret Hamilton, pour les plus illustres. Qu’en pensez-vous ?

 

Les femmes sont essentielles au succès du milieu de la tech. Vous l’avez rappelé, elles l’ont été par le passé. J’officie dans cette industrie depuis 20 ans et je n’ai pas vu de grands progrès : nous sommes 20-25% de femmes dans la technologie, ce n’est pas suffisant. Il demeure également un enjeu clé en matière de leadership. Nous devons nous améliorer. Les statistiques sont mauvaises.

A ce propos, un chiffre marquant : en 2017, 50% des gamers seraient des femmes, pourtant, ces dernières ne représenteraient que 15% dans l’industrie du jeu vidéo. C’est frappant.

Avec le temps, les technologies font partie du quotidien de tous. Tout un chacun y est familiarisé. Avec cette connaissance, les utilisateurs deviennent plus exigeants envers les acteurs de l’industrie technologique. C’est une forme de pression vertueuse. Si l’industrie échoue à représenter sa clientèle (en grande partie féminine), elle devra renoncer au succès.

© Mimi Thian - Unsplash

Mais comment expliquer ces chiffres aussi bas ?

 

Dès leur plus jeune âge, on apprend aux filles à être gentilles, à aller jouer dans la cuisine; aux garçons à être agressifs et à prendre des risques. Ce sont des micro-préjugés qui s’additionnent. Les statistiques révèlent que les filles ont tendance à abandonner les maths et les matières scientifiques autour de l’âge de 14 ans. Pourquoi ? Parce qu’on leur a fait croire qu’elles n’étaient pas bonnes. Il y a souvent aussi une forme de pression des pairs qui les poussent à entretenir des préjugés ou à ne pas révéler leurs forces dans ces matières.

Ma fille est ado et elle m’expliquait que dans sa classe, les garçons n’aiment pas les filles qui aiment les maths. Et même si en tant que femme, vous surmontez ces obstacles, on se retrouve dans des métiers principalement dominés par les hommes. Et vous ne devez pas seulement prouver votre valeur en tant que personne, vous devez aussi représenter les femmes de manière holistique parce que vous êtes souvent la seule dans la pièce. Lourde responsabilité.

 

Et si vous aviez un conseil à donner ?

 

Acceptez et assumez le fait que vous êtes différente. Deux options s’offrent à vous : soit vous considérez que les obstacles sont trop nombreux, soit vous réalisez que vous avez une chance unique parce que vous êtes différente. Et vous en faites une force. Croyez-moi, cet état d’esprit aide beaucoup. C’est plus important que vous soyez comprise, justement parce que vous représentez une voix minoritaire. C’est une voix unique que l’entreprise doit entendre. C’est une forme de résilience. Je veux être représentée et surtout, faire au mieux pour les générations futures. Que ce soit plus facile pour ma fille si elle devait choisir de faire carrière dans la tech. Plus égalitaire.

 

Image à la Une : Julia White – © Microsoft