10 / 12 / 2018

"Oeuvrons à un numérique vert"

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Rencontre avec Paula Forteza, députée LREM, pour aborder les grands défis du numérique à l'heure de la transition écologique.

Paula Forteza, député LREM élue dans la deuxième circonscription des Français de l’étranger (Amérique latine et Caraïbes), est incontournable sur les sujets numériques. Elle a été rapporteure pour la commission des Lois du projet de loi sur les données personnelles (transposition en droit français du RGPD). Elle est aussi la chantre d’une démocratie encore plus ouverte et transparente. Pour elle, tout un chacun peut s’investir grâce aux outils numériques. Elle milite désormais pour des usages numériques plus respectueux de l’environnement. RSLN, qui l’a accueillie chez Microsoft France le 4 décembre dernier lors de son club de réflexion autour du sujet de l’intelligence artificielle au service de la planète, lui a demandé pourquoi.

 

Regards sur le numérique : Vous parrainez le 11 décembre prochain avec le député Matthieu Orphelin un colloque portant sur une consommation numérique responsable. Pourquoi vous attaquer aujourd’hui au sujet d’un numérique plus respectueux de l’environnement ?

C’est un sujet sur lequel je me penche depuis peu et que je compte tout particulièrement défendre ces prochains mois.

Dans l’équation environnement/numérique, je distingue deux dimensions : à la fois, comment utilise-t-on le numérique pour favoriser la transition énergétique et de l’autre, comment peut-on réfléchir à des usages numériques plus respectueux de l’environnement. Il a déjà été beaucoup écrit sur l’utilisation des données pour une optimisation de l’énergie ou – dans le cadre de la smart city – l’optimisation du transport. Je m’intéresse davantage à la seconde dimension, à savoir où le numérique place-t-il l’environnement et comment penser des usages numériques plus responsables, plus respectueux.

 

Vous avez un exemple ?

Par exemple, on pourrait agir sur la conception des objets numériques. Prenez le smartphone. Il est composé de 60 métaux différents dont seulement 20 sont recyclables. Pour concevoir une puce électronique de 2g, on a besoin de 32 kg de matières premières. On ne se rend pas compte de la quantité d’énergie utilisée pour concevoir 1g de smartphone. Comparé à l’automobile, à la fabrication, les bilans énergétiques de certains smartphones sont beaucoup plus énergivores.

© Pixabay

Et ces métaux utilisés, souvent non recyclables, s’épuisent. Ils sont rares. Technologiquement, on peut se retrouver face à un mur, le mur de leur disparition. La bonne nouvelle est qu’il existe des solutions. Et ça passe par la conception par un design de produit plus responsable écologiquement. Certaines entreprises pensent des smartphones en matières recyclées ou les vendent sans chargeurs. Ils considèrent – à raison – que chaque personne possède déjà des chargeurs. Inutile de multiplier les équipements.

 

En fait, vous aimeriez encourager le développement d’un numérique circulaire ?

Oui. Je commence à peine à déchiffrer tous ces enjeux. Il y a aussi la question de l’obsolescence programmée dans le numérique. Aujourd’hui, on change de téléphone tous les deux ans, très souvent parce que les mises à jour logicielles sont devenues impossible ou que les matériaux utilisés à la fabrication sont arrivés à échéance et on ne peut les remplacer. C’est assez scandaleux.

« Facebook a divisé par deux le nombre de serveurs nécessaires à son fonctionnement en compilant le code PHP en C++ »

 

L’association HOP (Halte à l’Obsolescence Programmée) fait à cet égard du bon travail. Ils ont lancé un club de la durabilité réunissant des fabricants, éditeurs et distributeurs qui s’engagent à créer des équipements et programmes plus durables et réparables. C’est une belle initiative ! Sur la question de l’obsolescence programmée, la loi Hamon est une avancée conséquente mais on peut sûrement aller plus loin.

 

Qui pourrait engager de manière plus manifeste ce mouvement d’un numérique plus propre ? D’abord, les entreprises ?

Oui, mais pas uniquement. Bien sûr, les entreprises doivent s’y engager, les fabricantes d’équipement, mais aussi celles qui utilisent des data centers. La question des data centers est intéressante. Les data centers utilisent beaucoup d’énergie, non seulement pour stocker et traiter les données, mais aussi pour les climatiser. Certaines entreprises décident d’ailleurs d’installer ces data centers dans des pays froids pour diminuer les coûts de climatisation. Elles pourraient aussi agir sur le code lui-même. Par exemple Facebook a divisé par deux le nombre de serveurs nécessaires à son fonctionnement en compilant le code PHP en C++.

Il y a aussi beaucoup à faire du côté des utilisateurs. Les entreprises sont soumises aux demandes de consommation des utilisateurs. A multiplier nos envois de mail, notre consommation de vidéos, et aussi notre utilisation de périphériques numériques, on est irresponsables écologiquement. On pourrait par exemple s’astreindre à utiliser un seul appareil.

© Pexels

Ou dans le cas des mails, repérer les abonnements à des newsletters et automatiser le désabonnement. On accumule beaucoup de spam ou d’information qu’on ne consulte pas. En automatisant le nettoyage de nos boîtes mail, on réduirait la circulation des données d’informations.

 

Et comment encourager les citoyens à prendre ce train d’un numérique plus propre ?

En travaillant sur nos gestes du quotidien, on pourrait changer tant de choses. Il faut sensibiliser à ces sujets. Par petits gestes, j’entends notre pratique des moteurs de recherche, par exemple. On pourrait faire l’effort d’utiliser des mots-clés les plus précis possibles, saisir exactement un URL, ou encore mieux, enregistrer les sites qu’on consulte le plus dans nos favoris. On réduirait ainsi notablement le gaspillage énergétique. La nécessité du tri des déchets est plus ou moins intériorisée par les citoyens. Je ne suis pas sûre qu’il en soit de même pour le tri – et la suppression – de nos mails, par exemple.

« Envoyer 1 mail avec une pièce jointe produit environ 50g de Co2, soit la consommation d’une ampoule allumée pendant 24h »

 

Les chiffres sont très parlants. (NDLR : Envoyer 1 mail avec une pièce jointe produit environ 50g de Co2, soit la consommation d’une ampoule allumée pendant 24h). Il faut pouvoir les communiquer, pour engager les gens dans ce courant. La grande cause du quinquennat sur l’égalité des femmes et des hommes a bénéficié d’un effet d’entraînement : le sujet a été porté politiquement, par des campagnes de sensibilisation, des prises de parole médiatiques, mais aussi des actions législatives. C’est cette dynamique qu’il faut qu’on puisse enclencher sur le sujet du numérique plus respectueux de l’environnement.

 

Dans une tribune dans Libération, vous avez co-signé un appel à un New Deal énergétique franco-allemand. Pourrait-on imaginer l’appliquer au numérique et à l’environnement ?

 

Oui, bien sûr, on a beaucoup discuté jusqu’à présent d’un numérique éthique, transparent, décentralisé et européen, qui serait différent de celui des Etats-Unis et de la Chine. On y a répondu par la réflexion, engagée cette année autour de la protection des données personnelles et de la concurrence loyale entre les différentes entreprises du secteur. En revanche, je crois vraiment que dans ce modèle européen du numérique, on est en train de construire, on a éludé une composante primordiale : celle d’un numérique vert. Et ce message doit irriguer la Commission européenne, le Parlement européen, et aussi les Etats généraux du numérique.

 

Pouvez-vous nous en en dire davantage à propos de ces États généraux ?

Il s’agit d’une consultation organisée par le secrétaire d’État en charge du numérique, Mounir Mahjoubi sur les nouvelles formes de régulation du numérique, afin de nourrir l’agenda des élections européennes. Y sont abordées les questions de régulation des plateformes, de la mise à jour du droit de la concurrence, des données mises à disposition des régulateurs et du public. La question du numérique et de l’environnement n’est pas encore identifiée comme un sujet important. Je vais œuvrer dans les prochains mois pour qu’on puisse intégrer cette dimension à la réflexion sur le numérique.

Image à la une : Paula Forteza – © Wikipédia